Mise au banc

10 juillet 2010

Carnet intime de Julie, une page datée du 27 juin 2010. En face de la date, une phrase écrite au stylo bille rouge, soulignée deux fois : « pour mon blog ? – à voir ». Dessous, un court texte, sans rature. En voici la retranscription :

« Comment revenir après ce long silence ? A celles et ceux, rarissimes donc précieux, qui lisent volontiers mes billets, je vous fais mes plus plates excuses. Que vous dire ?  Rien. Je ne suis pas en mesure d’écrire, voilà tout. Les mots sont loin. Comme si j’avais perdu mes clés. Je ne décode plus rien, j’ai le sentiment qu’il n’y a plus rien à comprendre au-delà des simples faits bruts, et brutaux. Rupture, maladie de proche, boulots décevants, une société qui ne pense qu’au fric et au football, les événements surviennent et je ne peux que prendre acte. Tout commentaire me paraît vain. Perte de temps, d’énergie. Je n’ai apparemment aucun pouvoir sur ce qui arrive, je préfère donc éviter d’en penser quoi que ce soit. Et je consacre mon énergie à supporter la situation, autant que je peux. Lorsque je me plains de mon boulot, on me répond que j’ai déjà de la chance d’en avoir trouvé un. Lorsque je refuse de croire à l’issue fatale du cancer, on me répond statistiques. Lorsque je m’étonne de la place réservée au foot et à l’argent qu’il génère, on me répond « ça fait rêver beaucoup de gens ». Alors voilà, comme tout semble avoir son explication, sa réponse, sa logique, je me résigne. A moi de m’adapter à tout ce qui me dérange. Et ça prend une énergie folle. Comme beaucoup d’autres sûrement, j’y passe ma vie, «m’adapter à tout ce qui me dérange ». Quel misérable aveu d’impuissance… Mais me révolter, être en colère, militer, ce n’est pas dans ma nature. Je n’ai pas de patience, et je préfère ne pas me faire d’ennemis. Il me faudrait créer un monde… mais il n’est pas de ce monde, et je n’aime pas m’isoler.
Alors cet après-midi je me suis assise sur un banc. Un banc sur une place n’offrant aucune vue particulière, ni aucune tranquillité spécifique. Un banc banal. Je n’étais pas fatiguée, je n’avais rien à lire, mais ce banc était là, je m’y suis assise. Sans raison. Je m’en suis d’ailleurs étonnée. C’était bête d’être assise là, pour rien. J’ai voulu me relever. Mais me relever n’offrait pas plus de sens. Je suis donc restée sans rien faire, immobile sur ce banc, de longues minutes. Et j’ai éprouvé soudain, dans ma chair, dans ma tête, le creux du temps, le vide existentiel, la vacuité de l’acte. J’avais cessé d’avancer. A ma manière, la seule qui me soit donnée, je… je résistais ? ».

Après ce dernier mot, plusieurs lignes entières de points d’interrogation, jusqu’en bas de page.

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L’amour, la mort, et moi

18 avril 2010

Tout ce soleil m’affole. C’est trop, comme ça, d’un coup, toute cette lumière. Il me faut une ombre. Un cimetière. Un endroit où mettre mes émotions à l’abri. Un endroit où les tourments n’ont plus cours. Un endroit où je constaterais de visu que tout est bien fini, parce que cette séparation, je n’arrive pas encore à y croire tout à fait. Comment pourrais-je en être sûre alors qu’il me semble être mue encore par cet amour ? On me dit « il faut du temps », on me parle de nouveaux repères. Mais ils arrivent à quelle heure ? Ma pauvre fille. Oui, c’est bien d’un cimetière dont j’ai besoin.

Me baladant entre les tombes, je m’interroge. « Concessions à perpétuité ». Et si c’était ça la clé du couple qui dure ? Chacun fait des efforts ad vitam aeternam pour faire plaisir à l’autre, et voilà, on ne rompt jamais. Je m’arrête devant la tombe où sont enterrés Simone et Fernand. Il est parti en 1971, elle l’a rejoint treize ans plus tard. Sur un médaillon suspendu là, on les voit tous les deux, endimanchés, bras dessus bras dessous, souriant en noir et blanc. Pour eux c’est fini, mais il nous reste à jamais cette trace de leur amour. Je suis prise d’une certaine nostalgie. Simone et Fernand ont été les témoins d’un temps où l’on rompait beaucoup moins. On se supportait. Nous voici à l’heure du développement durable, et le couple est jetable. Il faut dire que dans le domaine amoureux, on ne cherche pas à économiser l’énergie. Le désir « à faible incandescence », l’amour « basse consommation », ça ne marche pas. Y a qu’à voir. Dès que l’intensité baisse, ça pète. Je poursuis mon chemin. « A mon époux tant aimé ». Elle, l’épouse, n’est pas encore tout à fait morte, mais elle a déjà fait graver dans le marbre son nom, sa date de naissance, et le trait d’union qui attend la date fatidique. Avant que l’inscription soit enfin complète, chaque dimanche elle vient arroser le chrysanthème. Je ne sais pas si on peut appeler ça « une vie », mais je la comprends. Qui peut-on encore être quand l’autre, la raison de vivre – et de mourir – n’est plus là ? Tiens, ici ils sont vingt cinq. Toute la famille, depuis des générations. Mais ils sont où ? Entassés sous cette dalle de deux mètres sur un mètre cinquante ?  Je ne m’inquiète pas. Les Parisiens étant habitués à vivre dans de petites surfaces, le repos éternel dans la promiscuité ne doit pas poser trop de problèmes. Plus je croise de couples à l’horizontale,  plus je me persuade qu’un cimetière des relations amoureuses serait un lieu formidable. Un lieu immense. On viendrait s’y recueillir en célibataire, rendre hommage aux belles années vécues à deux. Sur la tombe de ma défunte relation, une radio allumée sur les nouvelles de France Inter, deux vélos qui font pouet-pouet,  des poireaux vinaigrette, du thé à la menthe, une jolie mésange bleue, qui volète là autour. Je divague, alors qu’un gros matou plein de souris digère de tout son long sur la tombe de la famille Duchoux. Lui se fiche éperdument de tout ce qui me préoccupe. Je devrais en prendre de la graine. Me gaver et dormir. La cloche sonne,  il me faut sortir au plus vite, ne pas rester enfermée là-dedans. Je souhaite avoir affaire le moins possible aux morts-vivants. En quittant le cimetière, je suis saisie d’un sentiment bizarre. Je me demande si je suis toujours moi-même. C’est que je ne peux plus compter sur l’autre, la moitié, pour le savoir. Angoisse. Et si tout ce que j’aimais, c’était grâce à l’amour de l’autre que je l’aimais ? Si ça se trouve je ne suis plus du tout celle que je pense être. Il est grand temps de rentrer à la maison. Cuire un  gros artichaut. Quelques asperges. Ecouter Joan Baez, « Gracias a la Vida ». Sortir les mouchoirs, ça fait du bien. Penser au vivant, aux vivants. Leur passer un coup de fil. Et puis mettre un petit vin blanc au frais, pour les nouveaux repères, on ne sait jamais. Des fois qu’ils débarqueraient à l’improviste…

Rupture

11 avril 2010

Rupture. Ce mot me fait penser au mot Mur. Parce que derrière la rupture, on ne sait pas ce qu’il y a. Rupture me fait aussi penser au mot Dur, pour les kilos de tristesse qu’elle nous force à traîner toute la journée. Il paraîtrait pourtant qu’il ne faut « pas voir la rupture comme une fin, mais comme le début d’autre chose ». C’est ce que disent les sages chinois ou tibétains, je sais plus, enfin ceux qu’on paie pour dire des phrases qui consolent. Ces mecs là ils roulent en Rolls et se marrent bien en pensant à nous.
Je me suis donc intéressée à la rupture ces jours derniers « pour des raisons personnelles », comme on dit quand on ne veut pas dire tout en disant, juste histoire de laisser courir la rumeur (une de plus). Celle qui voudrait que j’ai rompu. Moi, Kolbleu. Enfin, si vous voulez en savoir plus, certains milieux bien informés vous donneront peut-être quelques précisions là-dessus. Mais ne comptez pas sur moi pour vous dire que trois coups de fil, deux mails,  cinq sms ont suffit pour mettre fin à six années de bons et loyaux sévices. Non. Mon blog n’est pas un journal intime. Jamais je ne laisserai faire une chose pareille. Jamais je vous dirai que j’ai pleuré tout le week end. C’est ultra vulgaire, raconter sa vie, comme ça, au tout venant. Livrer son intimité en pâture, ça ne me ressemble pas. J’adorerais, mais comme ça ne me ressemble pas, je le fais pas. Faut être cohérente. Cela dit mon blog n’est pas un précis de sociologie politique non plus. Quoique. Il m’arrive de sortir des concepts très pointus, attention, hein. Donc, je disais quoi déjà ? Ah oui. Rupture. L’événement auquel j’ai bien été obligée de m’intéresser.

Ça tombait bien, Alain Juppé affirmait en une du Monde daté du dimanche 11 avril « Je n’ai jamais cru à la rupture ». Ah la belle, la magnifique phrase ! Celle que j’attendais ! Eternelle idéaliste, je me suis tout de suite sentie en phase. Il a raison Alain, la rupture, faut pas y croire ! On peut toujours faire en sorte que ça aille, il suffit de faire quelques petites concessions, arrondir les angles, et tout redémarre ! Mais quoi ?! Alain Juppé nous parle de sa conception du couple ?! L’événement ! Vite, il faut lire cette interview ! Alors voyons, que pense l’homme « droit dans ses bottes » de l’amour, de la fidélité, du sexe ? Reconnu comme supérieurement intelligent, son avis sur la question mérite toute mon attention. Déception ! Il ne parlait pas de rupture amoureuse, mais de politique française… Evidemment, la fameuse « rupture » prônée par Sarkozy, à laquelle, donc, il n’a jamais cru. Bien moins intéressant… Ce que Juppé pense de la stratégie du Président, on s’en fout à vrai dire. Et d’autant plus quand on vient de rompre. Indéniablement, Le Monde est passé à côté du vrai sujet. Il s’est trompé de rupture.

La bonne surprise vient du Paris Match de cette semaine : il traite d’une forme intéressante de rupture, tout en mystères, avec Françoise Hardy et Jacques Dutronc en couv’ : « Ni avec toi, ni sans toi. Secrets et blessures d’un couple qui dure ». « Ni avec toi ni sans toi » : Voilà une position intéressante, l’esquisse d’une troisième voie de la relation amoureuse ! L’entre-deux dont on rêve tous : l’autre est pas là, donc il t’étouffe pas, et l’autre est là, donc t’es pas toute seule. Facile ! Pensez-y ! Oui mais tout de même : « Ni avec toi, ni sans toi », ça veut dire quoi au juste ? Rupture ou pas rupture ? Finalement t’es là, Jacques, ou t’es pas là ? Ce soir j’te mets l’couvert, Françoise, ou pas ?  To be or not to be ? A vue de nez, ça a pas l’air si simple leur truc. Allez, je vous l’avoue, le couple  moitié-là, moitié-pas-là, je l’ai testé : eh ben ça marche pas ! Alors quand Paris Match titre « les blessures d’un couple qui dure », moi j’y vois plutôt la lente agonie d’un amour déchiqueté… Et tout bien pesé, je préfère le franc couperet de la rupture. Quitte à avoir le Mur. Et le Dur.

Les blogueurs sont des cons (et ils ont un gros nez)

31 mars 2010

Après quelques atermoiements, ces jours derniers, autour de l’avenir de ce blog, nous sommes en mesure de vous annoncer aujourd’hui avec certitude, que la question n’est pas tranchée. A priori, il n’y a aucune raison valable pour abandonner l’activité de Brise de Tête et licencier son personnel. Ouf. Le public est au rendez-vous, de plus en plus nombreux depuis trois mois et ce malgré la crise. Qu’il en soit ici remercié. Cependant nous avons encore des doutes quant aux perspectives d’évolution de l’activité. Une délocalisation permettrait-elle d’assurer la pérennité de notre petite entreprise ? Nous avons bien évidemment envisagé cette piste avec le plus grand sérieux, et sommes encore en négociation avec quelques territoires alentour. Mais pour l’heure nous avons décidé, en accord avec les syndicats, de reprendre nos activités à l’endroit où nous les avions arrêtées. Voyons, de quoi s’agissait-il  : une idéaliste à moitié folle, une tempête, une femme qui cherche du travail et n’en trouve pas (quelle conne !), un peu de poésie pour arrondir la fin du Moi. Si les ingrédients du drame sont réunis, le scénario reste à écrire. Réfléchissons donc au champ des possibles au sein du blog, ce drôle d’endroit.

Ecrire dans un blog, ce n’est pas simplement décrire le monde. Les journaux papiers, radios, télé, web, s’acquittent plutôt honnêtement de cette tâche. Personnellement, je ne compte pas sur  la blogosphère pour me tenir au courant de l’actualité. Inversement, le blog n’a pas non plus vocation, à mon sens, à être un journal intime. Aussi intéressante que puisse être notre vie intérieure, le blog est public, et à ce titre son contenu devrait avoir une visée, si ce n’est universelle, disons au moins à bonne distance du nombril. Le blog, entre le public et l’intime, donc. Alors voyons, qu’y a t-il dans cette zone ? Mes proches ? En aucun cas. Mon jardin ? Bof. Mon quartier ? Pourquoi pas, mais à part pour mes voisins, pour qui ? Ma passion pour les coins de ciels ? Qui d’autre que moi s’y intéresse ? Mon avis ? Aaaaaaaaah ! En voilà une bonne idée ! Mon avis. A moi. Sur ce monde que nous partageons. Bon. Alors voyons, par exemple, mon avis sur  la situation israélo palestinienne. Gloups. Ou les dernières élections régionales ? Euh… Ou la burqa ? Ben… Quel que soit le sujet, pour espérer avoir quelque pertinence, mon avis doit être argumenté, et pour être argumenté il faut avoir accès à des sources « bien informées ». Un vrai travail de journaliste d’opinion, à temps complet. Pas facile quand on blogue dans son petit coin. Cherchons donc un autre fragment du réel sur lequel je pourrais avoir un avis. Tiens, la dernière pièce de théâtre où l’on m’a emmenée, avec Amanda Lear. Ouh là, elle est bien tirée la vieille peau. Et quel punch, ah oui ! Suivrait, dans le billet où je vous livre mon avis, un petit hommage au théâtre de boulevard, souvent lourdingue, c’est vrai, mais parfois drôle, il faut le reconnaître. Et après ? Mon avis intéresserait qui au-delà de ceux qui ont vu la pièce et de ceux qui projettent de la voir, c’est à dire pas grand monde ? Et si je ne suis pas capable d’argumenter avec une posture de spécialiste, c’est même pas la peine, je préfère m’abstenir : ce que pense Mlle Kolbleu ou Mme Michu du dernier film des frères Cohen ou du bœuf bourguignon de chez Flunch, tout le monde s’en fout et c’est tant mieux. De toute façon à quoi mon avis pourrait-il bien vous servir ? Spécialiste de rien, sauf peut-être du doute, je n’ai pas la prétention de croire que mon avis puisse intéresser. Je ne suis détentrice d’aucune vérité. Sachez-le. A vrai dire, je ne suis même pas sûre d’avoir un avis. Malheureusement pour moi – ce serait tellement plus simple – le monde ne se réduit pas au très prisé « mes coups gueule – mes coups de cœur », je n’oppose pas le camp des Bons au camp des Méchants ni ne distingue un axe du Mal qui s’opposerait à celui du Bien. Seule la Vérité aux multiples visages m’intéresse, ça doit être la raison pour laquelle je la remets perpétuellement en question en la passant au crible du doute : je dois toujours m’assurer que c’est bien elle qui se pointe. Les esprits qui essaient d’être nuancés préfèrent comprendre que juger, ils sont également condamnés à être tourmentés. Difficile, dès lors, d’affirmer les choses de manière tranchée, et pas simple d’avoir un avis… L’amour que je porte aux plantes me console : en cultivant le doute, j’évite que les vérités toutes faites poussent comme de la mauvaise herbe. Mais voilà, Cher Lecteur, si je n’ai que des doutes à vendre, les actionnaires n’investiront pas un centime dans cette entreprise hasardeuse… Quand je vous disais que l’avenir de ce blog n’était pas assuré…

PS : Le titre de ce billet est délibérément insultant, pour trois raisons : par provocation (très à la mode, pour ceux qui suivent les débats actuels), par goût pour l’auto-contradiction (je me donne la liberté de ne pas être nuancée du tout), par intérêt (un gros mot dans le titre = un trafic qui double. Faut bien faire tourner la petite entreprise…)

Grève pas grave

24 mars 2010

Chers Usagers,

En raison d’un mouvement d’humeur totalement indépendant de notre volonté, le blog n’a pas été mis à jour cette semaine.

Nous nous efforçons de tout mettre en œuvre afin de vous permettre de retrouver au plus vite votre blog préféré.

Une réunion entre Kolbleu, le Syndicat du Blog et les NMPP doit se tenir très prochainement.

Merci de votre patience et de votre compréhension…

Printemps des poètes

15 mars 2010

D’une branche d’arbre nu, elle prend son envol, glisse vers l’horizon tourmenté
Elle court pour la première fois dans le parc, bruyamment heureuse, avec sa poupée dans les bras
Son goût de mandarine fraîche jaillit, envahit nos palais, enthousiasme nos papilles
Terre labourée, blocs fumants, elle respire, reprend des forces avant les premières semailles
Assise, elle ne fait rien, regarde seulement les gens passer
Petit gravillon parmi des millions, elle n’existe pas, et pourtant elle est là
Elle résonne encore dans la voix de Jean de Ferrat, anime les conversations, peuple les silences
Vieille femme voûtée, chaussures défoncées et pieds crasseux, elle sourit dans ce métro bondé
Petite enveloppe bleue, elle rejoint ses amies, ses ennemies, dans le fond de l’urne
Lumière de fin du jour, elle éclaire tant qu’elle peut, la ville, et toutes ses vies
Je la vois ici, au fond de ma tasse de chocolat, je l’entends là, dans cette rue pleine de pas
Elle, celle qu’on appelle parfois poésie, une phrase, quelques mots perdus, recueillis un soir

« Il faut réinventer le monde, ou le laisser glisser sous le ciel étoilé, se débrouiller tout seul »

Heureux printemps à tous les poètes !

La digue dondaine, la digue dondon…

6 mars 2010

Quelques jours les pieds dans la flotte, journal d’une sinistrée d’un autre genre…

Lundi : Alors que les radios et les télés ne parlent que de Xynthia et de ses effets dévastateurs, j’observe une trêve dans ma recherche d’emploi. D’abord, le lundi n’est pas un bon jour, personne n’a envie de bosser. Et puis ce contexte de catastrophe naturelle me laisse songeuse quant à ma situation personnelle. J’ai l’impression d’être moi aussi victime de la tempête, cherchant désespérément un petit frigo ou une machine à laver sur laquelle je pourrais me hisser pour échapper au désastre… Si je continue à agiter les bras, quelqu’un finira peut-être par m’apercevoir… Il y a des jours comme ça,  où on attend les secours, tout en sachant qu’ils ne viendront pas. Au fait, la crise, c’est quoi son petit nom ?  Salopia ? Marie-Thérèse ? et pourquoi pas Bernardo ?

Mardi : L’actualité nous afflige, nous attriste, nous amuse ou nous bouleverse, elle nous fait aussi faire des choses extraordinaires. Aurais-je imaginé m’intéresser un jour de si près à la consolidation du littoral ? Je trimballe le problème toute la journée : dans ce tragique événement, qui est le coupable ? Les digues pas assez solides ? Les constructions autorisées en zones inondables ? Xynthia plus forte que tout ? Les habitants pas assez prévoyants ? Peut-être bien tout à la fois, et peut-être bien qu’on ne le saura jamais…

Mercredi : Un coup de fil passé à une boîte de recrutement me donnera l’occasion de me pencher sur un problème d’ordre philosophique : peut-on avoir de la volonté sans désir ? La crise qui s’éternise m’oblige à déclencher mon alerte Orange : pour gagner ma vie sans trop attendre, il semble que je doive travailler dans un secteur où je ne voulais plus travailler. Cela a donné lieu à une conversation surréaliste avec mon interlocutrice : « Donc aujourd’hui vous voulez travailler dans le secteur des Ressources Humaines ? » « Ma foi, malheureusement oui… » « Comment ça, malheureusement ? C’est ce que vous voulez ou pas ?». Blanc. « Si c’est le cas, je vous conseille de revoir votre cv, il ne correspond pas du tout ». Forcément, je n’entre plus dans la case. Et si je ne mets pas un peu de désir dans ma volonté, je n’y arriverai pas…

Jeudi : Cette nuit j’ai compris. Je n’ai aucune volonté de travailler dans les Ressources Humaines (je veux dire, encore moins que dans d’autres domaines), alors de désir, n’en parlons pas. Je suis juste obligée. Faut que je rappelle cette dame. Lui dire qu’elle arrête de me parler comme si on était dans une boulangerie et qu’elle me demandait  ce que je voulais, un Paris-Brest ou un éclair au chocolat. Dans le monde du travail, et d’autant plus en période de crise, il n’y a que des obligations. Au bureau, si on était libre de choisir ce que l’on voulait faire, si on était libre d’agir selon nos désirs, ça se saurait.
En Vendée, on éponge, et on enterre ses morts. Demain, le sujet ne fera plus la « Une ». Après-demain, on en parlera même plus.

Vendredi : Cruelle association d’idées, toute cette flotte m’a donné envie d’aller à la piscine. Dans le même genre en beaucoup plus cynique, la Poste a fait très fort, comme en témoigne l’heureuse initiative rapportée ci-dessous (cliquez sur l’image pour l’agrandir) :

« Protégeons l’eau » peut-on lire sur le nouveau timbre, au-dessus de flots déchaînés… tu parles, avec ce qu’elle vient de nous infliger, on est vraiment motivé ! Un jour après le lancement de cette campagne, l’eau fera une cinquantaine de morts. Merci la Poste. C’est ce qui s’appelle avoir le sens de l’à prop’eau.

Sale temps

1 mars 2010

– Mademoiselle Kolbleu, reconnaissez-vous avoir sciemment tué votre voisin du rez de chaussée ?
Livide, kolbleu proteste :
– Mais non ! Bien-sûr que non ! Enfin tout ça est un cauchemar !… 
Le juge la coupe d’un ton péremptoire :
– Un cauchemar, Mademoiselle, n’a pas de conséquences aussi tragiques. Vous semblez ne pas avoir conscience de vos actes !
Kolbleu, l’air perdu, bredouille :
– Mais si, enfin  non, ce n’est pas moi, c’est complètement dingue cette histoire, me retrouver là…je…je peux pas y croire !…
Elle cherche désespérément le regard de sa mère dans l’assistance. Le Juge s’énerve :
– Enfin, Mademoiselle, vous n’êtes pas sans ignorer qu’une masse de quatre kilos tombant du troisième étage sur le crâne d’un homme, cela peut faire des dégâts ?! OUI ou NON ?
La mère de l’accusée hoche la tête de haut en bas tout en fixant sa fille avec de grands yeux. Kolbleu répond alors d’une voix atone :
– Oui…oui, oui, bien sûr…
Elle éclate en sanglots. Insensible, le magistrat poursuit :
– Donc, lorsque vous avez acheté cette grande jardinière en ciment, que vous l’avez remplie de terreau, que vous y avez planté vos géraniums et que vous l’avez placée sur le bord de votre fenêtre, vous SAVIEZ que cela comportait un risque, OUI ou NON ?
Silence de mort dans la salle d’audience.
– Oui, en quelque sorte, Monsieur le Juge… mais je ne pensais pas… c’est la tempête qui…
La fin de la phrase se noie dans ses pleurs, qui redoublent d’intensité.
– Assez d’ignorance et de naïveté ! Un homme est mort par votre faute, Mademoiselle, il serait grand temps que vous vous en rendiez compte ! Au regard de la Loi, il s’agit d’un homicide par négligence, avec circonstances aggravantes.
Il marque un temps.
– La Loi retient en effet votre volonté d’acquérir un bac lourd, et donc particulièrement menaçant pour la vie d’autrui. De plus, contrairement à ce que vous tentez de nous faire croire, vous ne pouviez ignorer la dangerosité potentielle de votre plantation, précisément pour votre voisin du dessous, avec lequel vous n’entreteniez pas les meilleurs rapports. Au regard de la Loi, il y a donc eu préméditation. Mademoiselle Kolbleu, au vu des faits qui vous sont reprochés, vous êtes condamnée à 25 ans de réclusion criminelle, avec une peine de sûreté de 15 ans. La société doit se protéger des dangereux « naïfs » de votre espèce.
Les derniers mots du juge claquent, un bruissement d’effroi traverse la salle. La condamnée explose :
– Non ! Non ! C’est pas possible, pas possible…!
Elle pousse des cris déchirants, les gendarmes l’emmènent. Sa mère s’effondre.

Deux ans plus tard, le très influent CDVPB (Comité de Défense des Victimes de Plantations de Balcons) obtiendra une mise en garde spéciale, obligatoire sur chaque bac à fleurs : « jardiner tue, surtout si le vent se lève ».

J’adore les nuages, et je t’emmerde !

20 février 2010

Quand on ne travaille pas, on est forcément suspecté de ne rien faire. Pour cette raison, Julie hésitait à annuler l’apéro que Vincent lui avait pourtant gentiment proposé. Elle sentait qu’elle allait devoir se battre contre ce préjugé que Vincent partageait avec tant d’autres, qu’elle allait devoir se justifier en apportant moult preuves attestant de son activité, qu’elle allait devoir se laver de la honte dans laquelle le regard de l’autre l’emprisonnait, au prix de grands efforts de sincérité et d’argumentation. Sur la défensive, elle préparait déjà ses répliques (« mais si, je te jure, chercher du travail, c’est un travail ! », « tu imagines pas comme les journées passent vite … »). Fatiguée de cette discussion avant même qu’elle ait eu lieu, elle s’apprêtait à envoyer un SMS d’annulation. Et puis non. Dans une ultime réaction de fierté, elle se ravisa. Une réplique cinglante venait de lui traverser l’esprit comme l’éclair : « Je ne fais rien, et alors ? Ça te pose un problème ? ». Heureuse de cette confiance retrouvée, elle s’appliqua un rouge à lèvres très foncé, coiffa ses cheveux en chignon et enfila ses bottines à talons hauts. Elle était bien décidée à assumer jusqu’au bout des ongles sa situation de chômeuse, de « nana qui ne fait rien ». Après tout, l’idée lui plaisait : en assumant son oisiveté, elle gênerait la grosse masse des « actifs » dont Vincent faisait partie, si fiers d’appartenir à la catégorie tant honorée des gens qui se lèvent tôt. Elle savait bien qu’à titre personnel, les actifs étaient plutôt malheureux de leur sort, et il y avait de fortes chances pour que le jugement porté sur « ceux qui n’en fichent pas une rame », autrement dit les oisifs bien dans leur peau, soit en fait de la jalousie. Plus elle y pensait plus Julie sentait qu’elle était dans le vrai. Combien de salariés heureux avait-elle croisé dans sa vie ?  Elle les comptait sur les doigts d’une main. Frondeuse et prête à en découdre, elle dévala quatre à quatre les escaliers du métro en se lançant un défi : lors de l’apéro, aborder elle-même le sujet par le fameux « et le boulot, ça se passe bien? ». Cette question était banale quand elle travaillait et qu’elle jouissait d’une bonne situation sociale, mais aujourd’hui, il lui fallait un certain courage pour la poser. A l’époque, ses interlocuteurs, dans la même situation et en général aussi malheureux qu’elle, baissaient le yeux ou regardaient ailleurs, l’invitant à changer de conversation au plus vite.

En réponse à la question de Julie, Vincent se resservit un grand verre de Côtes du Rhône. Il le but goulûment et entama, dans un élan de courage et de désespoir, un long monologue fait de plaintes, râles, colères et lamentations. Le salaire, les collègues, le stress, la fatigue, le manque de temps, les amis qu’il ne voyait plus…rien n’allait ou pas grand chose. Julie n’en espérait pas tant. Le terrain lui était favorable. Avec une telle lassitude du travail, Vincent ne serait pas dans le jugement vis-à-vis d’elle. « Certes, le loyer est payé tous les mois, on se fait un resto de temps en temps avec Valérie et on met de côté pour les vacances…mais… ». Le lamento se conclut par un définitif : «…j’en ai marre, franchement, c’est pas une vie. ». Après un silence de quelques secondes, Julie, qui savourait la situation, s’alluma une cigarette et rebondit de manière légèrement effrontée: « Pas une vie ? Mince alors. Pourtant c’est TA VIE mon coco ! » Elle fit deux trois ronds de fumée et poursuivit : « Une vie de travailleur, qui consacre la majeure partie de son temps à régler les problèmes de sa boîte. Et pas les tiens, tu sais, les problèmes un peu plus intéressants. Comme par exemple le sens de ta présence sur terre, l’amour que tu donnes à ta compagne, à tes enfants, le bien que tu fais autour de toi, l’empathie que tu accordes à tes amis… Tout ça, la société le considère comme un luxe. Des broutilles, des trucs pas nécessaires, dont on s’acquitte si on a le temps ». Vexé qu’elle mette ainsi le doigt sur son impuissance fondamentale, Vincent rétorqua méchamment : «  Toi de toute façon t’es qu’une flower power ! Je devrais pas discuter avec toi. Si tu crois qu’on peut vivre d’amour et d’eau fraîche, alors je te plains… Oui j’en bave, mais qu’est-ce que tu proposes ? Les clopes que tu fumes, il fallait bien des gens pour les fabriquer ! Donc une entreprise ! Tu me fais marrer avec tes élucubrations idéalistes». Il ponctua son intervention d’un rire moqueur, forcé.
Une « flower power ». Insulte à deux balles, pensa Julie, qui adorait les fleurs et était bien convaincue de leur pouvoir. Mais en vérité, Vincent n’avait pas tort. Elle n’avait pas grand chose à proposer pour que la société fonctionne. L’amour, ça ne fait pas tout, et sûrement pas des paquets de cigarettes en série. Cette pensée lui était insupportable, mais elle ne pouvait l’écarter. Fortement contrariée, elle se leva soudain, renversa son verre en saisissant ses Marlboro d’un geste brusque et tourna les talons en hurlant cette drôle de phrase :
« J’adore les nuages, et je t’emmerde ! Je vous emmerde tous !».

Salmigondis-moi-tout

17 février 2010

Une musique entre jazz et bossa. J’ai dû la programmer tout à l’heure. Me souviens plus. J’aime bien, elle emplit parfaitement cet instant de flottement creux, comme l’huile se répand dans la poêle. Allongée sur mon lit, je me demande… je me demande si… mmh. J’arrive pas savoir. Les questions, les réponses, tout cela s’entrechoque, s’entrecroise, ne correspond pas, le puzzle n’est pas fini. Pourtant tout est là, devant. Mmh. Alors quoi ?
Face à moi, un sac à main Lacoste, suspendu à une planche à repasser. Un cadeau. Le sac, pas la planche. C’eût été de fort mauvais goût, offrir une planche à repasser. Je dis « Lacoste », parce que ça le singularise. C’est n’importe quel sac, sauf que c’est un Lacoste. A côté, un placard plein. Pull rayé rose et rouge, cachemire de petite qualité. D’autres pulls rayés. Trop de pulls rayés. Mais qu’est-ce que j’ai avec les pulls rayés ? Ils m’attirent, et une fois dans mon placard, je les aime plus. Une pile de t-shirts que je ne porte jamais, surtout pas en hiver. Des pantalons usés, sauf un ou deux. Faudrait que je débarrasse, faudrait qu’ils passent, Handicap International ou Emmaüs. En haut c’est le chaos. Pyjamas, chemises de nuits, housses de couette, serviettes de bains, draps de lits, tout pêle-mêle. Quand je prends un truc, y a tout qui tombe. Sur ma tête, évidemment. Ou par terre. L’un ou l’autre, par terre ou sur ma tête, c’est très énervant. Et c’est chaque fois pareil, depuis huit ans que j’habite là. Je le range, pourtant, ce foutu placard, mais y a pas moyen, en deux jours il ne ressemble déjà plus à rien. Vous bâillez ? Moi je me gratte l’oreille. Je m’aperçois aussi que j’ai écrit sans faire exprès. Désolée. J’espère que vous ne m’en voudrez pas. Il fait tellement gris et froid. Et les propos intéressants sont tellement ennuyeux…Vous écririez quoi vous ? J’écris ce que ma fougère m’inspire. De longues tiges brunâtres et dégarnies qui pendouillent ou se recroquevillent. Rien de bien enthousiasmant. Et je ne vous parle pas de mon géranium lierre. Il a succombé aux glaciations. De son éclatante vigueur verte et rouge il ne reste plus qu’un entremêlement de feuilles racornies et de tiges mortes. La musique s’est arrêtée. Pour mon texte, c’est pas bon. Ça berçait, ça donnait à cet instant et à ces mots un je-ne-sais-quoi de poétique, d’atemporel. Maintenant c’est foutu. Tout est cru, tout fait mal dans ce silence. J’ai l’air bête, sur mon lit à tapoter sur cet ordi. Ma voisine est rentrée. Elle était où ? A 17h, – parce qu’il est justement 17H04 – elle regarde la télé. Quel programme ? Elle s’énerve. Ça doit être son chat qui a fait une bêtise. J’aime imaginer le chat qui fait une bêtise. Ça m’amuse. Hi hi. Il fait tomber un bibelot et elle s’énerve. Ça me plaît bien. Pendant quelques secondes, je peux même avouer sans honte que ce mini événement me distrait. Et quand ça n’arrive pas pendant ces quelques secondes, eh bien je m’ennuie. Si. C’est vrai. Il faut dire que j’adore les animaux. Tous. Sauf les araignées. Ah non, ça ne passe pas. Ces trucs pleins de pattes, non merci. En plus on ne connaît jamais la direction qu’elle va prendre, la perverse. Huit paires d’yeux la salope. Ou quatre paires, je sais plus. T’imagines ? Oui j’ai dit «salope », j’aurais pas dû. La vulgarité, j’aime pas. Enfin je veux dire, tant qu’on peut éviter, moi, je préfère. Si c’est un vrai « plus » dans la phrase, alors oui, pas de problème. Mais souvent c’est gratuit, sans fondement. Et là ça me dérange. Vous êtes d’accord avec moi ? Certains d’entre vous seront d’accord, d’autres pas. C’est normal. Je m’y attendais. On n’est pas tous pareils, mais on croit toujours que l’on peut convaincre, ou même convertir. Oh ça y est, merde, ils font des travaux en bas ! Ça reprend alors qu’on a déjà dégusté tout l’été ! Y en a marre de ces vieux immeubles où on rénove à tout bout de champ. Bon, faut que je me bouge. Pas que ça à faire, moi, écrire dans un blog. Sans faire exprès en plus. Je préfère encore continuer mon puzzle. Assembler les pièces. Les neurones. Ça finira bien par donner quelque chose…